À l’occasion de la série d’interviews « Femmes de Science », nous avons rencontré Camille, ingénieure de recherche à l’IHU Liryc.
De sa Polynésie natale aux laboratoires bordelais, elle nous livre un témoignage puissant sur l’expatriation, la persévérance face aux préjugés et l’importance de l’ingénierie biomédicale dans la médecine de demain.
Camille, ton parcours commence à Tahiti. Comment la science est-elle entrée dans ta vie ?
Je suis née et j’ai grandi à Tahiti avant d’arriver en France en 2020. Petite, j’étais déjà passionnée par les maths et la physique. Pour moi, c’était une évidence : j’irais en section scientifique. On était une classe très soudée, une sorte de « team » où la compétition était toujours bienveillante, on se poussait tous vers le haut. Sur 33 élèves, 17 ont eu la mention Très Bien au Bac !
Initialement, je voulais être médecin légiste par grand intérêt pour l’aspect anatomique et technique du corps humain. J’ai donc entamé une première année de médecine (PACES) et effectué un stage avec un médecin légiste à Tahiti pour m’imprégner davantage du métier. J’ai adoré, mais j’ai réalisé que la médecine légale n’était qu’une spécialisation accessible après six ans de tronc commun. Or, je savais que ma sensibilité rendrait difficile le contact prolongé avec la souffrance des patients, durant ces premières années de médecine. Je me suis donc réorientée vers une prépa maths-physique à l’Université de la Polynésie française, puis j’ai intégré une école d’ingénieurs à Nantes en 2020.
Passer de Tahiti à la France en pleine crise sanitaire n’a pas dû être évident…
Effectivement, je suis arrivée en plein Covid. Je me suis retrouvée seule dans mon appartement, loin des miens, avec 12 heures de décalage horaire et sans pouvoir faire de rencontres.
Mais le plus surprenant, ce sont les chocs culturels “invisibles”. Par exemple, le vouvoiement n’existe pas à Tahiti. J’ai dû apprendre à ne plus tutoyer mes professeurs pour ne pas paraître impolie.
Il y a aussi le rapport au territoire : à Tahiti, nous n’avons pas vraiment d’adresses ou de numéros de rue, on utilise des boîtes postales. Pour un dossier de location en France, c’est un casse-tête. J’ai même mis deux ans à obtenir ma carte vitale car on me demandait un titre de séjour alors que je suis française. Ce sont des barrières administratives qui usent quand on essaie juste de réussir ses études.
As-tu rencontré des difficultés spécifiques en tant que femme dans le milieu de l’ingénierie ?
Oui, et il faut en parler. En école d’ingénieur, nous n’étions que 4 filles pour 40 garçons. J’ai essuyé des réflexions difficiles et anormales de la part de certains professeurs qui affirmaient que les femmes n’étaient « pas rentables » à cause des futurs congés maternité.
En alternance, j’ai aussi dû faire face au sexisme ordinaire mais aussi au racisme.
Ces moments de solitude sont durs, surtout quand on est jeune et qu’on a peur de décevoir ses parents qui se sont sacrifiés pour nous envoyer étudier aussi loin de chez soi. Heureusement, j’ai eu un groupe d’amis très solidaires qui m’ont fait comprendre que ces comportements n’étaient pas normaux. Ils m’ont poussée à ne pas me laisser faire. Cela m’a permis de me forger et de comprendre que j’étais parfaitement légitime.
Aujourd’hui à Liryc, sur quoi travailles-tu ?
Je travaille à mieux prédire la mort subite liée aux troubles du rythme cardiaque. C’est un sujet crucial car aujourd’hui, on implante des défibrillateurs selon des critères statistiques (la fraction d’éjection1 à 35%), mais beaucoup de patients à 36% ou 37% sont aussi à risque et ne sont pas protégés.
Je suis responsable d’une machine d’ECG avec une densité d’électrodes plus importantes. Je gère le logiciel, la maintenance et les tests d’ergonomie. On cherche à créer un outil non invasif ayant une précision équivalente à celle d’une procédure au bloc, tout en étant bien plus simple à mettre en œuvre.
Comment envisages-tu la suite de ta carrière ?
À terme, mon rêve est de rentrer à Tahiti. La vie y est très chère et les postes de haute technologie sont rares, mais il y a des opportunités passionnantes dans la recherche, à condition de s’orienter vers des domaines spécifiques au territoire. Je pense notamment à l’écologie marine ou à l’étude de pathologies répandues sur le territoire telles que le diabète ou les maladies tropicales transmises par les moustiques. On verra ce que l’avenir me réserve.
Quel message adresserais-tu aux jeunes filles qui souhaitent partir dans un autre pays pour poursuivre leurs études ?
Ne pas hésiter. Partir, c’est grandir. La vie n’est pas un chemin tout tracé. J’ai voulu être médecin, je suis ingénieure, et je n’ai aucun regret. Il y aura des bas, c’est certain, mais ce sont ces moments qui nous font apprendre le plus.
Faites confiance à votre curiosité et ne rougissez pas de votre succès.
Camille Gustin
- Quand on parle de fraction d’éjection on fait surtout référence à la FEVG (fraction d’éjection du ventricule gauche) qui correspond au pourcentage de sang que le ventricule gauche expulse à chaque battement, c’est un indicateur important de la performance du cœur.
Quand la FEVG descend en dessous de 30 à 40 %, cela signifie que le cœur pompe moins efficacement et pour compenser cette baisse de performance, le cœur doit travailler davantage, ce qui le fatigue et endommage le muscle cardiaque.
Cependant, une FEVG autour de 35 % ne suffit pas, à elle seule, pour prédire le risque de mort subite, c’est le plus gros problème.
En effet :
– Certaines personnes ayant une FEVG< 35% ont été équipées d’un défibrillateur et n’en ont finalement jamais besoin ;
– À l’inverse, des personnes ayant une FEVG supérieure à 35 % peuvent malgré tout faire un infarctus.
Autrement dit, la FEVG est un indicateur important du fonctionnement du cœur, mais elle ne permet pas, seule, de prévoir précisément les risques graves. ↩︎