De la salle d’ablation aux grandes décisions stratégiques, le parcours de la Dre Mélèze Hocini est celui d’une femme qui n’a jamais cessé de repousser les frontières : celles de la science, de la médecine… et parfois aussi celles que la société impose aux femmes. Cardiologue et électrophysiologiste, elle est aujourd’hui Directrice Générale de l’IHU Liryc. Mais avant d’être dirigeante, elle est avant tout médecin et scientifique, animée par une conviction simple : la recherche n’a de sens que si elle améliore concrètement la vie des patients.
Pouvez-vous nous raconter comment l’électrophysiologie est entrée dans votre vie ?
Je suis devenue cardiologue avec l’envie très simple de m’occuper des autres, de soigner les patients. Mais très vite, j’ai compris que pour aller plus loin, il fallait aussi comprendre les mécanismes des maladies. La science est entrée dans ma vie comme un outil pour repousser les limites de ce que l’on pensait possible.
Quand j’ai choisi l’électrophysiologie au début des années 1990, c’était un domaine encore émergent. Peu de reconnaissance, peu de certitudes. Mais j’ai eu la chance de travailler très tôt avec le Pr Michel Haïssaguerre à Bordeaux, à un moment où tout restait à construire. En observant les patients, nous avons commencé à voir apparaître des schémas répétitifs. Là où beaucoup cherchaient à comprendre le mécanisme des arythmies, nous nous sommes intéressés à ce qui les déclenchait. Et cette intuition a conduit à des découvertes majeures aujourd‘hui reconnues internationalement.
Ces moments-là sont extraordinaires pour un scientifique : quand une observation au chevet d’un patient peut changer la médecine dans le monde entier.
Vous vous êtes donc consacré à l’électrophysiologie et avez participé à révolutionner cette spécialité. D’où vous vient cette quête d’excellence ?
Je pense que c’est d’abord l’éducation que j’ai reçue. C’est ancré en moi depuis très longtemps.
Mais c’est aussi devenu une conviction professionnelle : innover, c’est accepter de sortir de sa zone de confort pour augmenter ses compétences. C’est comme cela que l’on construit vraiment son niveau d’exigence.
Vous dirigez aujourd’hui l’institut Liryc. Comment envisagez-vous ce rôle ?
Être Directrice Générale d’un institut comme Liryc est une responsabilité immense.
Notre mission est de faire dialoguer la médecine et la science pour inventer la médecine de demain : une médecine plus précise, plus prédictive et plus personnalisée.
Mais ce rôle est aussi un rôle humain. Pour moi, il s’agit d’attirer les talents, accompagner les jeunes chercheurs et chercheuses, et construire des équipes qui rêvent ensemble d’aller encore plus loin.
La science est une aventure collective. Rien de ce que nous avons construit à Liryc ne s’est fait seul.
Les femmes sont encore peu nombreuses à la tête d’instituts scientifiques. Avez-vous ressenti des obstacles au cours de votre parcours ?
Quand une femme accède à un poste à responsabilité, il y a souvent un sentiment d’illégitimité qui peut apparaître. Ce sentiment est partagé par beaucoup de femmes. Mais il ne doit pas nous freiner.
Ce n’est pas forcément quelque chose que les autres vous imposent. Parfois, c’est un sentiment que l’on intériorise soi-même. Pourtant, les femmes n’ont pas moins d’ambition que les hommes. Elles ont parfois simplement appris à douter davantage d’elles-mêmes, à se poser plus de questions avant d’oser.
Il existe encore des plafonds de verre invisibles dans certains milieux scientifiques ou médicaux. C’est un sujet encore trop peu abordé, mais il faut en parler. Les choses évoluent, la jeune génération ne veut plus choisir entre ambition professionnelle et équilibre personnel. Et c’est une évolution très positive.
Vous portez également le projet de recherche MANDARINE sur la santé cardiovasculaire des femmes. D’où est né cet engagement ?
Au fil de ma pratique, je me suis rendu compte que les femmes souffrant de fibrillation auriculaire avaient des spécificités qui n’étaient pas prises en compte. Elles présentent plus de récidives, davantage de complications lors des procédures et surtout, elles arrivent beaucoup plus tard que les hommes pour un traitement curatif. À ce stade, la maladie a évolué, elle est plus complexe à traiter.
Il y a de nombreux facteurs à ce retard de prise en charge : elles sont plus souvent orientées vers un traitement conservateur, elles sont plus âgées, souvent ménopausées, et ont davantage d’hypertension artérielle. Ce n’est pas une seule cause qui explique les différences entre hommes et femmes, c’est une addition de plusieurs facteurs confondants.
L’objectif de MANDARINE est d’isoler un de ces facteurs : la chute du taux d’œstrogènes, c’est-à-dire la ménopause. Ce facteur touche toutes les femmes à un moment de leur vie, et son impact sur la fonction cardiaque reste mal connu. Notre objectif est de mieux comprendre ce mécanisme pour mieux soigner.
Votre quotidien est particulièrement intense. Comment s’organise votre travail entre clinique, recherche et direction ?
Les journées ne se ressemblent jamais mais c’est ce que j’aime dans mon métier : sa diversité.
Je porte plusieurs casquettes : médecin, chercheuse, dirigeante, parfois pédagogue ou diplomate selon les situations. Je passe d’une réunion stratégique à une discussion scientifique, puis à une réflexion sur l’avenir d’un projet.
C’est un poste très « en mosaïque », très multitâches. Un terrain où les femmes sont souvent très à l’aise parce que nous avons souvent l’habitude de gérer plusieurs choses en parallèle.
Mais le multitâche ne veut pas dire éparpillement.
Il faut toujours garder en tête le « pourquoi ». Les différentes tâches sont des briques et doivent toutes servir un même objectif.
Sans cap, on commence des choses et on ne les termine jamais.
Comment conciliez-vous un tel niveau de responsabilité avec votre vie personnelle et familiale ?
C’est une question d’équilibre et d’organisation.
Les journées sont longues, les décisions nombreuses, les responsabilités importantes. Et l’esprit continue souvent à travailler le soir et le week-end. C’est aussi dans ces moments-là que je prends du recul, que j’anticipe.
Mais il est aussi important de préserver des moments pour sa vie personnelle et familiale. Pour moi, la famille est un repère essentiel. Je suis fière de pouvoir montrer à mes enfants que l’on peut s’engager pleinement dans une passion, avoir des responsabilités, et contribuer à quelque chose de plus grand que soi.
Je pense que c’est important pour eux de voir que leur mère peut diriger un institut scientifique tout en restant profondément attachée à ses valeurs.
Selon vous, quel rôle joue la recherche dans notre société ?
La science est un outil démocratique qui concerne tous les citoyens, pas seulement les chercheurs. C’est un moteur de progrès pour la société, mais elle a besoin de tous les talents, et donc aussi de toutes les femmes.
Une société qui affaiblit sa recherche prend un risque immense sur sa capacité à comprendre le monde et à innover. C’est aussi pour cela qu’il faut rendre la science plus visible et plus accessible.
Quel message aimeriez-vous transmettre aux jeunes femmes ?
Ne pas se limiter soi-même.
Les femmes représentent aujourd’hui près de la moitié des doctorants en sciences, mais elles sont beaucoup moins nombreuses aux postes de responsabilité.
Ce n’est pas un problème de talent. C’est souvent un problème de projection ou de modèle.
On ne peut pas devenir ce que l’on ne voit pas. La visibilité des femmes scientifiques est donc essentielle pour inspirer. Quand une jeune femme voit une autre femme scientifique, dirigeante, chirurgienne ou chercheuse, cela ouvre un champ de possibles.
Et j’aimerais aussi leur dire que l’on peut mener plusieurs vies à la fois : une carrière exigeante, une vie personnelle, des engagements multiples.
Ce n’est pas toujours simple. Mais c’est possible, et cela vaut la peine d’essayer.
Si vous deviez résumer votre moteur en une phrase ?
L’ambition n’a de valeur que si elle sert une cause. Et pour moi, cette cause restera toujours la même : les patients et la science.
Dre Mélèze Hocini
Et si la télésurveillance pouvait changer le suivi de votre insuffisance cardiaque ?
Pour cette nouvelle édition des Rencontres Connectées, la Dre Mélèze Hocini, cardiologue et directrice générale par intérim de Liryc, recevra le Dr Sylvain Ploux, cardiologue au CHU de Bordeaux, pour mettre en avant les bénéfices et les perspectives de ces avancées majeures en télésurveillance et notamment dans le cadre de l’insuffisance cardiaque.